Reprise des activités du FRIVAO : un nouvel espoir pour les victimes, mais comment va réagir justice ?
Dans un contexte marqué par les efforts annoncés par le gouvernement de la RDC, se dirige-t-on vers le relèvement du Fonds de réparation et d’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda en République démocratique du Congo (FRIVAO) afin de lui permettre de jouer pleinement son rôle ? Cette question, selon plusieurs témoignages, touche profondément les victimes de la guerre de six jours à Kisangani, chef-lieu de la province de la Tshopo, et soulève de nombreuses interrogations sur leurs chances d’obtenir justice et réparation.
Chaque jour qui passe, l’espoir semble s’amenuiser face aux multiples soupçons de détournement qui pèsent sur cet établissement public, créé pour gérer les fonds provenant de l’Ouganda. La question a été abordée une nouvelle fois lors du Conseil des ministres tenu vendredi 20 février dernier par le ministre de la Justice, Guillaume Ngefa.
Dans sa note d’information présentée à l’occasion de la 79ᵉ réunion du Conseil des ministres, le Garde des Sceaux a annoncé la reprise des activités du FRIVAO après une période de suspension. Selon lui, cette démarche est conforme aux décisions prises lors du Conseil des ministres du 24 janvier 2026. Il a précisé que cette reprise s’effectuera en deux phases.
La première phase concerne les indemnisations collectives : les versements aux communautés et groupes de victimes identifiés débuteront immédiatement. Guillaume Ngefa a souligné que cette phase vise à répondre aux besoins urgents des populations affectées par les activités illicites de l’Ouganda en RDC.
Quant à la deuxième phase, elle porte sur les indemnisations individuelles. Un audit du fichier des victimes sera lancé avant le début des versements individuels. Selon le Garde des Sceaux, cet audit permettra de vérifier l’éligibilité des bénéficiaires et d’assurer une répartition équitable et transparente des indemnités.
Concernant la suite du projet d’électrification de la ville de Kisangani, le Ministre Guillaume Ngefa, cité dans le compte rendu, a indiqué qu’il a été proposé au gouvernement de signer un nouveau contrat entre Congo Energy et le Ministère de la Justice, avec le Ministère des Ressources Hydrauliques et Énergétiques et la SNEL comme garants des aspects techniques, et le FRIVAO comme co-bailleur.
Créé en décembre 2019 pour organiser l’indemnisation des victimes congolaises des exactions commises entre 1998 et 2003 par l’armée ougandaise, le Fonds de réparation et d’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda (FRIVAO) s’est rapidement retrouvé au cœur de controverses. Conçu pour redistribuer les 325 millions de dollars que Kampala doit verser à la République démocratique du Congoen vertu d’un arrêt de la Cour internationale de justice, il n’a commencé à être réellement opérationnel qu’en novembre 2023, à Kisangani, après la nomination de son équipe dirigeante en avril de la même année.
La décision de la CIJ prévoyait un versement en cinq tranches annuelles de 65 millions de dollars. Entre janvier 2022 et décembre 2024, le fonds a effectivement reçu 194,9 millions de dollars correspondant aux trois premières tranches. Au moment où le comité de gestion a été suspendu, le 12 août 2024, le compte d’indemnisation affichait 101,09 millions de dollars et le compte de fonctionnement 178 000 dollars. Ces montants incluent les indemnités déjà versées à 101 victimes, les 3 163 dossiers validés, un acompte de 213 000 dollars pour la construction d’un mémorial à Kisangani sur un budget total de 710 000 dollars, ainsi que neuf millions de dollars destinés à la remise en fonctionnement de l’électricité à Kisangani et Buta.
Selon son premier coordonnateur, Mgr François Mwarabu, la répartition des fonds répondait à une logique en trois blocs : 69 % pour les indemnisations individuelles et collectives, 12 % pour les dommages matériels, 18 % pour les préjudices liés aux ressources naturelles. L’Inspection générale des finances affirme que cette clé de répartition reprenait une note qu’elle avait adressée à la ministre de la justice de l’époque, Rose Mutombo.
Dès son opérationnalisation, cependant, le FRIVAO s’est installé dans un cycle de crises successives. Le comité dirigé par Mgr Mwarabu a d’abord été suspendu par le ministre de la justice d’alors, Constant Mutamba, qui l’a remplacé par Chancard Bolukela avant que ce dernier ne soit à son tour suspendu, entraînant le retour du premier responsable. En juillet 2025, M. Bolukela a été arrêté à Kinshasa. À son arrivée au ministère, Constant Mutamba a dénoncé des « incohérences entre les montants décaissés et les actions menées », soulignant qu’un an après le lancement du processus, moins de cent victimes avaient été indemnisées.
C’est sous son autorité que les paiements ont repris en août 2024, avec une hausse du montant versé par victime, passé de 200 à 2 000 dollars. Le fonds affirme avoir indemnisé plus de quatorze mille personnes en huit mois. Mais le ministre s’est retrouvé rattrapé par la justice : le 2 septembre 2025, il a été condamné par la Cour de cassation à trois ans de travaux forcés et cinq ans d’inéligibilité dans un dossier distinct concernant la construction d’une prison à Kisangani. Il continue de dénoncer une décision politique.
À mesure que le fonds gagnait en visibilité, il devenait la cible d’enquêtes multiples menées par la Cour de cassation, la Cenaref, l’Agence de prévention et de lutte contre la corruption et l’IGF. Une étude menée par le Centre de recherche en finances publiques et développement local (CREFDL) sur une période de trois mois affirmait que 105,135 millions de dollars destinés aux victimes n’avaient pas été distribués et estimait que seulement 1,98 % des fonds disponibles avaient été effectivement versés jusqu’en octobre 2024. La direction du FRIVAO a rejeté ces conclusions, soutenant que le fonds avait reçu 154,57 millions de dollars sous ses deux mandataires et qu’un solde de 112,38 millions demeurait sur les comptes, ce qui rendait selon elle impossible l’hypothèse d’un détournement massif. Son assistant, Jadot Bakam, aujourd’hui lui aussi en détention, affirmait que ces chiffres relevaient d’une mauvaise interprétation.
L’accumulation de controverses a conduit le gouvernement à geler l’ensemble des comptes du FRIVAO dans l’attente d’une clarification globale. Les paiements ont été suspendus, interrompant aussi bien les indemnisations individuelles que les projets collectifs tels que le mémorial de Kisangani.
Lorsque le nouveau ministre de la justice, Guillaume Ngefa, s’est rendu à Kisangani en novembre 2025, il a dressé un constat sévère des pratiques observées : détournements, politisation de la structure, rétro-commissions, introduction de fausses victimes, hostilité entre associations de bénéficiaires. Il a évoqué des attentes « fortes et légitimes » de la part des victimes et a annoncé une refonte complète du mécanisme de réparation, incluant un audit financier confié à un cabinet international, la mise en place d’une équipe intérimaire indépendante, un système de paiements directs et traçables, ainsi qu’un engagement à publier régulièrement les dépenses et les listes anonymisées des personnes indemnisées. Le ministre a insisté sur le fait que le redressement du FRIVAO constituait un impératif moral.
Ce feuilleton autour du FRIVAO relance en RDC un débat national sur la capacité de l’État à garantir justice et réparation pour les victimes des exactions passées. Plus de vingt ans après les crimes commis en Ituri et à Kisangani, ces victimes attendent encore des indemnisations concrètes et une reconnaissance effective de leur souffrance. Au cœur de ce dysfonctionnement, le rôle des autorités politiques et administratives apparaît déterminant : décisions controversées, suspensions successives des comités de gestion, voire condamnations de certains ministres ont lourdement pesé sur l’efficacité du fonds.
Mais la responsabilité ne se limite pas aux seules autorités. La société civile, les associations de victimes et la communauté internationale sont également appelées à jouer leur rôle. Comment s’assurer que les fonds sont utilisés correctement et que la transparence est respectée ? Les enquêtes menées par l’IGF, la Cenaref ou encore le CREFDL montrent que, malgré des contrôles rigoureux, il reste difficile de prévenir détournements et politisation. Gouvernants, techniciens, citoyens et partenaires étrangers doivent désormais trouver les moyens de transformer un mécanisme fragilisé en un instrument crédible de réparation et de justice.
Au-delà de la gestion financière, c’est un impératif moral qui se joue. Restaurer la confiance des victimes et du public, montrer que le passé n’est pas oublié et que les souffrances des populations peuvent être reconnues et réparées : tel est l’enjeu. Si le FRIVAO réussit sa refonte, il pourrait devenir un symbole de justice réparatrice en RDC. À défaut, il risque d’ancrer frustration, colère et désillusion dans un débat national déjà intense sur la mémoire, la responsabilité et la gouvernance.